TRIBUNE > Bhopal, trente ans... pour rien? 03/12/14

Il y a tout juste trente ans, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, plus de 35 tonnes de gaz toxiques s'échappaient d'une usine de pesticides située dans la banlieue de Bhopal, capitale de l'Etat du Madhya Pradesh, au centre de l'Inde. Le nuage de gaz létal traversa la ville endormie, provocant dans les heures et jours qui suivirent le décès d'au moins 7 000 personnes, essentiellement par suffocation. Les années suivantes, 15 000 personnes succombèrent à la suite de maladies liées à l'inhalation du gaz. Selon des chiffres officiels, on dénombre au moins 800 000 victimes directes et indirectes de cette tragédie, un des plus graves accidents industriels de toute l'histoire.

Trente ans après, les stigmates de la catastrophe de Bhopal sont toujours visibles sur place : les sols ne sont toujours pas entièrement décontaminés, les nappes phréatiques et les réseaux d'adduction d'eau restent pour l'essentiel impropres à la consommation et les diverses pollutions causées par la catastrophe continuent d'entraîner chez les riverains de l'usine désaffectée cancers, affections neurologiques et malformations congénitales. C'est au final plusieurs générations de victimes qui attendent toujours aujourd'hui de justes indemnités à la hauteur de l'incommensurable préjudice subi, une véritable prise en charge de leurs soins, la dépollution urgente du site et surtout, l'établissement clair et précis de toute la chaîne des responsabilités dans ce désastre.

Union Carbide, propriétaire de l'usine, était la filiale indienne de la société multinationale états-unienne Union Carbide Corporation, dont le PDG de l'époque, Warren Anderson, est mort en septembre dernier dans sa quatre-vingt treizième année à Long Island sans jamais avoir été inquiété par la justice, malgré plusieurs convocations des tribunaux indiens. Tout a été dit et écrit ou presque sur cette catastrophe, même des romans à succès, et les présumés responsables maintes fois dénoncés, mais rien ne semble réellement vouloir avancer, et les victimes de Bhopal continuent de se retrouver chaque année à cette date pour manifester ensemble leur colère, mais également leur espoir qu'un jour, justice leur soit rendue.

Pourtant, il n'y a aucune fatalité, et les responsables politiques de tous bords, chacun à leur niveau, peuvent et doivent agir, pour établir enfin toutes les responsabilités.

Le gouvernement du Madhya Pradesh et le gouvernement fédéral indien bien évidemment, à qui il revient d'assurer enfin d'urgence l'entière décontamination et le nettoyage définitif du site de Bhopal, l'approvisionnement régulier en eau saine pour l'usage domestique des populations affectées et la révision à la hausse des indemnités reçues par les victimes.

Le gouvernement des Etats-Unis, qui doit cesser de protéger les responsables de ses multinationales quand, à l'instar d'Union Carbide, elles délocalisent à moindre coût leurs activités tout en s'en lavant les mains quand des accidents se produisent.

Mais également l'Union européenne. Le Parlement européen avait adopté il y a tout juste dix ans, à l'occasion du 20e anniversaire de la catastrophe, une résolution commune qui réclamait une enquête indépendante sur la situation à Bhopal sous l'égide de la Commission des droits de l'homme des Nations unies, un programme international sur la prévention des accidents chimiques et une aide de l'UE à la décontamination totale et définitive du site et à la fourniture d'eau potable. Dix ans après, on ne voit toujours rien venir, ou si peu.

Ironie de l'histoire, il y a quelques jours, une usine des environs de Bhopal a laissé échapper du gaz, visiblement au chlore, qui a semé la panique parmi les riverains.

Alors les résolutions non contraignantes, les bons mots et les indignations de circonstances, ça suffit ! Au nom de toutes les victimes de Bhopal et pour que ce type de catastrophe ne puisse plus jamais se produire, il faut des actes ! Une responsabilité sociale et environnementale (RSE) universelle des entreprises qui ne soit pas une énième charte de bonnes pratiques mais un cadre légal international contraignant sous égide des Nations Unies, une convention internationale sur l'interdiction de tout un panel de produits chimiques dangereux parmi les plus de 30 000 qui circulent aujourd'hui sans aucune véritable restriction et un principe de précaution digne de ce nom. Quant à la firme Dow Chemical, repreneuse d'Union Carbide et aujourd'hui numéro deux des produits chimiques dans le monde en chiffre d'affaires, elle devrait être reconnue coupable pour ce crime contre l'humanité et ses avoirs gelés pour rembourser enfin convenablement les victimes.

En attendant, puisque l'UE et l'Inde, qui célèbrent cette année le dixième anniversaire de leur partenariat stratégique, et pourraient reprendre les négociations d'un accord de libre-échange, envisagent de tenir un sommet en 2015, le moment semble opportun pour mettre à nouveau à l'agenda une RSE réciproque et contraignante. Bhopal, à l'instar d'un certain nombre de grands projets inutiles qui continuent à fleurir aujourd'hui tant en Inde qu'en Europe et un peu partout sur la planète, constitue le symbole d'une certaine mégalomanie prête à sacrifier la nature et les êtres humains dans sa course effrénée aux profits. Il est urgent que ce vieux monde se meure enfin et que le nouveau ne tarde plus à apparaître.

Karima Delli, eurodéputée Europe Ecologie, membre de la délégation Inde au Parlement européen
Benjamin Joyeux, militant écologiste, membre du mouvement indien de défense des sans terres Ekta Parishad

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/021214/bhopal-trente-ans-pour-rien

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